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Christophe Rocancourt / Thérèse Humbert

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Christophe Rocancourt / Thérèse Humbert

Christophe Rocancourt

Christophe Rocancourt, escroc normand dont la bonne société californienne des années 1990 se rappelle très bien.

L'arrivée à Los Angeles

Nous sommes en 1991. Il vient d'arriver à Los Angeles, trouve à se loger dans un motel, et ne parlant pas un mot d'anglais, part à la recherche d'expatriés français... de préférence fortunés. Facile. Los Angeles en compte treize à la douzaine, ils ont même leur point de ralliement bien connu: le Café Maurice.

Christophe Rocancourt s'empresse d'en devenir un habitué. Il s'y fait passer pour un champion de boxe, tisse des liens, et de fil en aiguille, obtient d'être logé dans la villa somptueuse d'un compatriote. La villa est à vendre, il se dit intéressé, toutefois, sa fortune étant cachée en Suisse, le propriétaire doit lui aussi disposer d'un compte là-bas pour finaliser la transaction. Or, il n'en a pas. Pressé d'en finir, il part en Suisse en ouvrir un, le laissant seul dans sa villa. Christophe Rocancourt en profite aussitôt pour donner de grandes soirées où se presse le tout Hollywood grâce au carnet d'adresses d'une autre connaissance, soirées où il pérore en producteur de cinéma.

Le jour, il dérobe les économies de pauvres gens via toutes sortes de fraudes pour financer les bons vins et le champagne coulant à flot le soir venu. Le propriétaire de la villa l'appelle régulièrement depuis la Suisse, de plus en plus impatient, ne pouvant regagner les États-Unis avant d'avoir eu le virement. Christophe Rocancourt le baratine des semaines durant, trouvant toujours une explication pour le maintenir à l'étranger. Finissant tout de même par comprendre, il prend le premier avion bien décidé à en découdre, mais à son retour, Christophe Rocancourt a disparu, poursuivant son manège ailleurs.

Peu à peu, il se fait confier de l'argent censé être investi dans ses soi-disant films ou autres projets, en réalité, aussitôt flambé. Et il en reçoit de plus en plus. Au milieu des années 90, son train de vie devient fastueux: voyages en avion privé, séjours dans des palaces, voitures de sport, Rolex et femmes à volonté ; cet étalage vulgaire de nouveau riche, à l'américaine, l'aidant au passage à appâter d'autres victimes. L'argent attire l'argent.

Mais Christophe Rocancourt est un bonimenteur, pas un génie du crime. À peine arrivé au sommet, il est déjà à la veille de chuter car il n'a pas de stratégie au long cours et se retrouve vite dépassé.

En fuite vers New-York

Obligé de fuir Los Angeles en 1998, il se réfugie à New-York, passant ainsi de la côte Ouest à la côte Est, où il s'efforce de renaître en héritier de la famille Rockfeller. Seulement les new-yorkais sont moins crédules, il peine à faire illusion, et 6 mois plus tard, la justice est à ses trousses.

Arrestation au Canada

Arrêté en 2000 au Canada après une cavale de 18 mois, il a droit à sa minute de célébrité. Flairant la bonne affaire, l'éditeur Michel Lafon lui offre 1 million d'euros pour raconter son histoire depuis sa cellule. Commence alors la rédaction d'une version très romancée, empreinte de pathos. On y découvre un enfant de 5 ans abandonné par sa mère devenu un adulte ayant, à lui seul, défié l'élite américaine sur son propre terrain, galvanisé par une revanche à prendre sur la vie ; se gardant bien de faire grand cas de tous les pauvres gens dont il a dérobé les économies pour amorcer la pompe. Gros succès. Le livre est plusieurs fois réimprimé.

Retour en France

Libéré en octobre 2005, il regagne Paris, où les médias lui réservent un accueil triomphal, le Robin des Bois dont les flèches françaises ont transpercé l'armure de l'Oncle Sam est de retour au pays. Thierry Ardisson le reçoit le 25 février 2006 dans Tout le monde en parle, puis tout le monde le veut, de Mireille Dumas à Daniel Picouly… Christophe Rocancourt est partout, et tout lui sourit. Son deuxième livre connaît un grand succès, Sonia Rolland est à ses pieds, il s'apprête même à faire du cinéma.

Catherine Breillat

Voyant en lui un acteur, la réalisatrice Catherine Breillat le prend sous son aile... et y laisse des plumes. Christophe Rocancourt lui vole 700 000 euros. À peine libéré, l'escroc reprend ainsi du service en dépouillant sans vergogne une réalisatrice éclopée par un AVC, au vu et au su de tous, en comptant sur la justice débonnaire de son pays pour échapper à la prison, ou au pire, ne pas s'y éterniser. Et la justice le conforte. Pour avoir ruiné Catherine Breillat, il est condamné à 8 mois de prison ferme en 2012, en fait seulement deux, et ne la remboursera jamais, étant bien sûr insolvable. Hilare à l'issue du procès, il promet de rembourser "20 euros par mois pendant 2000 ans". Pendant ce temps, Catherine Breillat est interdite bancaire ; lui vit très bien, grâce aux 700 000 euros bien au chaud de sa victime, personne n'est dupe. Et les années suivantes sont tout aussi affligeantes: faux papiers, fraude fiscale, cocaïne et filouterie.

Escroqueries & cie

Malgré tout, encore aujourd'hui, Christophe Rocancourt a ses admirateurs, car avec sa gouaille et son sens de l'image, il maintient la focale sur des moments choisis et romancés de son parcours. Pompeusement surnommé "L'Arsène Lupin des temps modernes", titre ô combien usurpé, il étire à l'infini sa minute de célébrité du début des années 2000. Voilà, finalement, son seul coup de maître. À Los Angeles il aurait pu réellement se lancer dans la production avec l'argent détourné, et même devenir un producteur important toujours en activité aujourd'hui. Combien d'autres ont peu ou prou démarré ainsi ? Cette aventure aurait pu sinon ne pas être si éphémère et devenir le casse du siècle, il avait le culot nécessaire, mais pas les épaules…

Thérèse Humbert

...contrairement à Thérèse Humbert. Un siècle avant Christophe Rocancourt, elle menait un train de vie de tête couronnée grâce à une imposture lui permettant de faire les poches du tout-Paris, sans toucher aux pauvres, et elle a tenu plus de 20 ans…

Une jeunesse à la bonne école

Imaginez un père de famille très modeste de la Haute-Garonne sous le Second Empire. Nous sommes durant les années 1860. Guillaume Daurignac rêve de devenir propriétaire, même si ce rêve ne sera jamais réalisé. Il le sait. Et soudainement un héritage rend l'impossible… possible. Le compte n'y est pas tout à fait, mais une idée lui vient pour obtenir la différence.

Il se rend dans un établissement bancaire où l'on se fait un plaisir de prendre en dépôt l'héritage, en lui donnant du Monsieur Daurignac, et durant l'opération, il annonce, faux document à l'appui, l'arrivée sous peu d'une deuxième partie. Le stratagème est le suivant: avoir un levier pour obtenir un prêt, sinon refusé. La première partie étant bien réelle, l'authenticité du document fourni pour la seconde n'est pas scrutée à la loupe. Prêt accordé ! Il devient propriétaire. Et durant les années suivantes, il réitère le coup de l'héritage factice à plus d'une occasion et à toutes les sauces. Aisément falsifiable, difficile à vérifier, il permet bien des entourloupes.

Ses enfants sont parfaitement au courant, très fier de lui, il se vante souvent dans l'intimité du foyer. Parmi eux, toujours captivée par les combines paternelles, la petite Thérèse intègre ainsi dès l'enfance une notion devant un jour gouverner sa vie: l'argent attire l'argent, et à défaut d'en avoir, le feindre n'est pas difficile à condition d'être malin et culotté. Mais son père est un combinard, un gagne petit, l'ambition lui fait défaut, et en grandissant, elle s'en désespère, ayant bien compris tout le potentiel de sa supercherie.

Durant les années 1870, bientôt adulte, Thérèse Daurignac est d'une fourberie redoutable et exécute déjà un plan devant la mener à la fortune.

Un mariage intelligent

La première étape est d'épouser un fils de bonne famille pour s'extraire de sa condition sociale, pas juste une famille de petits notables, la crème de la crème. Si en l'état un tel mariage est inenvisageable, Thérèse Daurignac a une idée pour forcer le destin. Elle commence par se rapprocher des jeunes gens bien nés en prétendant être la future héritière du Château de Marcotte dans le Gers, soi-disant la propriété d'une cousine éloignée, vieille fille et malade ayant fait d'elle sa légataire universelle. Ils la croient et en vertu de son statut de châtelaine en devenir, la tolère comme supplétive dans leur cercle. Parmi eux se trouve Frédéric Humbert, futur avocat et fils de Gustave Humbert, membre et futur président de la cour des comptes, sénateur inamovible, député et bientôt ministre de la justice. Excusez du peu. Frédéric Humbert semblant charmé par son style fruste, Thérèse Daurignac jette son dévolu sur lui et finit par obtenir une demande en mariage. Évidemment Gustave Humbert s'y oppose, elle n'a ni dot ni prestige familial. Mais dès l'instant où il apprend pour le château de Marcotte, les deux tourtereaux peuvent compter sur sa bénédiction.

En 1878, Thérèse Daurignac devient à 23 ans Thérèse Humbert. Son mari et son beau-père comprennent rapidement avoir été floués, mais trop tard, le mariage a été célébré. Étonnement, Frédéric Humbert ne lui en veut pas, il est même en admiration devant l'audace de son épouse... dont il a seulement eu un échantillon.

Installation à Paris

Désormais bien mariée, Thérèse Humbert passe à l'étape suivante: emménager à Paris, où elle cessera enfin aux yeux des autres d'être une demoiselle Daurignac pour devenir pleinement madame Humbert, membre de plein droit d'une famille respectée dont le prestige lui sera utile pour initier, avec la complicité de son mari, le casse du siècle.

Héritage Crawford

L'année suivante, installée depuis peu dans la capitale, Thérèse Humbert fait circuler une histoire. Un américain richissime, un certain Henry Robert Crawford, lui a récemment légué toute sa fortune, 100 millions de francs. Deux neveux du sieur Crawford ont aussitôt saisi la justice, affirmant disposer d'un testament à leur profit, mais il s'agit d'un faux très grossier, ce procès est gagné d'avance. Et une fois gagné, cet héritage fera d'elle l'une des plus grandes fortunes de France. Évidemment tout est faux, Henry Robert Crawford n'existe même pas, cette histoire est un appât.

Les démêles judiciaires de Thérèse Humbert font le tour de Paris et arrivent aux oreilles d'un financier peu scrupuleux s'empressant de lu rendre visite avec un argumentaire bien rodé, du moins, croit-il. Certes le procès est gagné d'avance, mais le temps de la justice est long. Un an, deux ans, trois ans… nul ne sait combien d'années. Et dans l'intervalle, elle ne peut profiter de sa fortune. Comme c'est dommage. Alors il veut l'aider en lui avançant de l'argent. Elle le remboursera une fois l'héritage perçu, rien ne presse. Disons à un taux d'intérêt de 20 %, peut-être 25 %, mais… au diable les détails ! Signez ici, je m'occupe de tout. Thérèse Humbert le remercie chaudement de vouloir l'aider, émue par sa sollicitude, puis elle signe, sans négocier. Il repart, persuadé d'avoir ferré un gros poisson, mais il est au bout de l'hameçon. Et il est seulement le premier prêteur d'une très, très longue série. Tous persuadés de l'avoir embobinée.

En un rien de temps, Thérèse Humbert croule littéralement sous les millions dont le remboursement n'est pas attendu avant la fin du procès, s'éternisant bien sûr, et aucun prêteur ne s'en plaint, au contraire, les intérêts courent.

En 1880, les Humbert s'offrent un hôtel particulier. En 1885, ils s'en offrent un autre, le premier n'étant plus à leur mesure. Entre temps, ils ont aussi acheté le château des Vives-Eaux près de Melun. Thérèse Humbert organisent de grandes soirées où l'on se presse pour faire fructifier son argent, et pas seulement les financiers, se trouvent aussi des ministres, capitaines d'industries et autres aristocrates. Elle en devient une personnalité mondaine dont la presse se fait volontiers les choux gras.

Pendant ce temps, loin de se tourner les pouces, Frédéric Humbert joue un rôle crucial: faire durer l'imposture. La répartition des rôles est la suivante: Thérèse Humbert est culottée et sait manipuler les gens, Frédéric Humbert est stratège et sait manipuler le système. Elle gère le présent, il gère le temps long. Avocat retors, Frédéric Humbert est notamment l'architecte d'une saga judiciaire attestant l'existence de cet héritage inexistant. Il commence par donner vie aux deux neveux Crawford, incarnés par deux frères de Thérèse Humbert. Un accord est soi-disant trouvé au sujet de l'héritage, les deux parties le signent, mais les neveux Crawford ne le respectent pas, alors Thérèse Humbert saisit la justice. Elle gagne le procès, ils font appel, elle gagne l'appel, ils se pourvoient en cassation et sont déboutés. Bien entendu, à chacune des étapes, tous les trucs d'avocat pour ralentir la procédure sont mis en oeuvre. Cette saga judiciaire opposant Thérèse Humbert aux soi-disant neveux Crawford s'échelonne sur des années, elle n'en finit pas, et en plus de faire exister l'héritage, n'a de cesse de fournir toutes les justifications nécessaires, à la fois morales et légales, pour repousser les remboursements. Certains prêteurs finissant malgré tout par trouver le temps long, un système discret de cavalerie permettant des remboursements partiels est organisé pour éviter les ennuis.

Ce tour de magie judiciaire va entretenir l'imposture durant plus de 20 ans et donner ainsi le temps aux époux Humbert de dérober environ 60 millions de francs.

Fin de règne

En 1902, l'étau se ressert, de plus en plus de prêteurs soupçonnent très fortement une supercherie. Mais pas celle dont ils sont victimes. Les Humbert ont certainement touché l'héritage depuis longtemps, mais en secret, pour ne pas les payer. L'un d'eux finit par saisir la justice. Le 2 mai 1902, un juge du tribunal de Paris ordonne la saisie de leurs biens. Des policiers et des huissiers se présentent donc chez les Humbert, mais la demeure est vide, tout comme leur coffre. Ils ont pris la fuite.

Nul ne sait où ils ont pu aller. Ils sont recherchés partout, en France comme à l'étranger, mais les mois défilent et personne ne les trouve. Le 20 décembre 1902, les époux Humbert sont finalement repérés à Madrid. Aussitôt arrêtés, ils sont extradés les jours suivants, et attendent leur procès.

Procès de Thérèse Humbert

Le procès s'ouvre le 8 août 1903.

Toute la France se passionne pour cette affaire incroyable, particulièrement les gens modestes, dont Thérèse Humbert est désormais le bras armé. Elle n'est pas Robin des Bois, ils le savent, et ça leur est égal. Thérèse Humbert a volé des voleurs s'engraissant bien souvent sur leur dos, et cerise sur le gâteau, en les ridiculisant au passage ; ils la soutiennent donc avec ferveur.

À la barre des accusés se trouvent aussi Frédéric Humbert et les faux neveux du faux Crawford, Romain et Émile Daurignac.

Thérèse Humbert affronte l'accusation avec vigueur mais le combat est perdu d'avance, même défendue par l'avocat du capitaine Dreyfus. Plus de 200 témoins défilent et les preuves sont accablantes: l'héritage Crawford est une fiction de A à Z.

Au terme du procès, les époux Humbert sont condamnés chacun à 5 ans. Pour leur complicité, les frères Daurignac écopent de 2 ans.

La justice se montre ainsi très indulgente, sans doute pour ne pas déchaîner les sympathisants très nombreux des accusés.

Une fois libérés les époux Humbert mèneront une vie modeste à Paris. Reconverti comme artiste peintre, Frédéric Humbert décédera le premier, le 14 décembre 1937 à 80 ans. En 1939, Thérèse Humbert fera à nouveau parler d'elle à 80 ans pour une histoire d'héritage… cette fois bien réel. Mort sans enfant, un frère lui léguera tout, et le journal Paris-Soir du 15 mai 1939 se fera une joie d'ironiser dans ses colonnes. La suite est un mystère, même l'année exacte de sa mort est inconnue.

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Sources de l'article

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Publié par Jean-Charles Pouzet sur Caedes le 28-02-2026

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